La pluie et le beau temps

 







LE BEAU LANGAGE

Sortie d'un Iycée parisien.
Deux petits garçons se disputent.

L'UN D'EUX
(s'adressant à l'autre)
Parfaitement, moi je te le dis, si tu continues, je vais te casser la gueule !

LA MÉRE
(qui venait simplement chercher l'enfant)

Oh ! (Elle gifle le petit garçon et l'entra~ne, saisie d'une ébouriffante indignation.) Des mots pareils, dans la bouche d'un enfant, mais c'est à ne pas y croire ! Où as-tu appris... Vraiment, c'est à se demander...

Un peu plus tard, le père, rentrant de son ministère, avec une grande indifférence questionne la mère.

LE PÈRE

Qu'est-ce qu'il a, le petit ? Il en fait une tête.

LA MÈRE

Ce qu'il a, il est puni et si tu pouvais seulement te douter pourquoi... une telle grossièreté... enfin, bref, je l'ai surpris à dire à un de ses petits camarades...

LE PÈRE

(déjà sévère)
Qu'a-t-il dit ?

LA MÈRE

(à voix basse)

Il a dit, il a osé dire: je-vais-te-casser-la-gueule !
19

La pluie et le beau temps |

LE PÈRE

Oh ! (Giflant l'enfant comme déjà l'a giflé la mèreJ Grossier petit individu, je t'apprendrai la politesse, moi !

L'enfant hurle.

LE PÉRE

Tu vas me faire le plaisir de te taire ! (Et comme l'enfant ne fait pas assez vite ce plaisir à son père, son père le gifle à nouveau.) Des mots pareils, d'une telle vulgarité... (Hochant douloureusement la tête.) Je vais te casser la gueule...

L'ENFANT

Me la casse pas, papa !

LE PÈRE

Petit imbécile ! Je répétais seulement et douloureusement ce que tu as osé dire... et puis assez, hein, pour les vacances de Pâques inutile d'en parler et puis enfin tu iras te coucher sans dîner ou plutôt non, tu dîneras avec nous. (S'adressant à sa femme.) Ça lui servira de leçon, I'un de mes meilleurs amis vient dîner ce soir, je l'en ai prié, tu sais, le commandant de Bonaloy (il secoue l'enfant), tu entends, quelqu'un de parfaitement bien élevé qui a fait son devoir, quelqu'un de très bien (secouant l'enfant), tu entends, le commandant... (de plus en plus grave) c'est une Gueule Cassée !

Et le père enferme l'enfant dans sa chambre jusqu'à l'heure du repas exemplaire.

Et le petit garçon en pénitence s'accoude à la fenêtre du modeste mais cossu entresoliamilial et jette un pauvre regard sur le mur d'en face où s'étale une engageante affiche de la Loterie nationale.

LENFANT

(lisant le texte publicitaire)

Ah les veinards, toujours les mêmes ! Toujours les Gueules Cassées qui gagnent !