Choses et d'autres

 

 

Ce fut ma mére qui m'apprit à lire, puisqu'il fallait bien y passer. Avec un alphabet, bien sûr, mais surtout avec l'Oiseau bleu, avec la Belle et la Bête et la Belle aux cheveux d'or, avec le Petit Tailleur, les Musiciens de la ville de Brême.

Comme toutes les plus belles filles du monde, ma mère avait aussi les plus beaux yeux et d'un bleu tellement bleu et tellement souriant. Des fois elle rougissait ou plutôt devenait toute rose, et elle était comme les reines qu'on peint sur les tableaux et aujourd'hui, je la vois nettement, comme dans un film, avec un bouquet de violettes au corsage, un oiseau sur son chapeau, une voilette modelant son visage et son sourire toujours nouveau. Mais elle était bien plus vivante qu'une actrice, tout ce qu'elle faisait était vrai et jamais elle ne tint aucun rôle. C'était une étoile d~e la vie.

Quand dans la rue, au marché, ou n'importe où, on lui disait qu'elle était belle, un peu gênée, elle rosissait puis éclatait de rire: « C'est le fou rire », disait-elle, « je l'avais déjà toute petite et toujours à n'en plus finir. C'est plus fort que moi, plus fort que les larmes que j'ai jamais versées. n Et, le fou rire me prenant à mon tour, elle ajoutait: « Tu vois, c'est contagieux. Il y en a qui attrapent froid et d'autres la gaieté.

 

***



 

PAYS DE CONNAISSANCE

J'ai connu des chats des chiens des gens des enfants
des enfants ehats des enfants femmes des femmes
enfants
aussi des hommes
J'ai connu des dauphins
en allant à Ouessant
à bord de l'Enez-Eussa
ils l'accompagnaient en dansant
C'était peut-être des marsouins ou des bélugas
peu importe
c'étaient des êtres charmants
De la main je leur ai dit amitié et ee n'est pas façon de
parler
Plus tard
chez l'Ours
j'ai connu un oiseau inconnu
un tapissier yougoslave l'avait trouvé dans la cité
Il n'était pas multieolore ni noir eravaté blane eomme
merle de Java




***

 

 

Il était gris ordinaire et il parlait lui aussi à sa manière
ce qu il disait etait si tendre si joli
puis porte ouverte il est parti
J ai connu un âne
j'ai connu un arbre
je leur ai parlé
J'ai connu l'égout qui me regardait
nous avons causé
J'ai connu l'amour
l'amour que j'aimais
J'ai connu la mort
je l'ai rencontrée
C'était pas la mienne
mais c'était la même à peu d'années près




***




Il suffit de voir à Paris ces grands Seigneurs noirs en exil qui font la toilette du ruisseau pour comprendre que partout dans le monde une hampe à balai est un ustensile plus utile que n'importe quel manche à drapeau.

Drapeau, drapelets, draperie.

A en croire les aèdes de la gloire, mourir pour cette draperie, c'était le sort le plus beau.
Et dans tous les pays.
A chaque drapeau son hymne, sa chanson, ses couplets et refrains, ses paroles d'honneur militaire, de grandeur mortuaire, de liberté colonisée.

Mais cette musique anachronique ne verse plus a l'héroïsme
au cœur des citadins ».
Jadis il pleuvait, il pleuvait bergère, I'orage grondait, I'éclair luisait, la trompette guerrière entonnait l'air des combats, les blancs moutons se croyaient des loups, de bons loups prêts à égorger les grands mechants loups d'à côté
Aujourd'hui, ils connaissent les leurs, les vrais, les bons pasteurs, les vieux bergers étoilés qui voudraient bien, comme autrefois, les entrainer allègrement vers le charnier.
Mais ils n'osent ou ne veulent le dire, la force des choses les fait taire, la force armée et policière qui seule a droit de cité
Seule la jeunesse a l'œil nu, I'oreille neuve, alors que le jour de gloire arrive, que Dieu sauve le roi, protège le franc des Francs ou le dollar comme il a protégé le Tsar, ces cantiques patriotiques la font rire à tout casser et si ce rire est trop violent, c'est parce qu'on l'a trop longtemps violentée.

Elle sait que « Dieu est un coffre-fort dont les pauvres n'auront jamais la clé'».
Les drapeaux ont beau tlotter comme la monnaie, comme des milliers de poissons morts sur les rivières sales et polluées, ou les épaves d'un chalutier coupé en deux par un sous-marin nucléaire, les plus libres parmi les enfants de la terre n'ont aucun saint à qui se vouer, aucun culte à rendre ni à emprunter, aucun oripeau à saluer.

Seulement leur liberté à défendre, seulement leur vie à transformer, seulement l'amour à aimer.


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